Mes premiers cheveux blancs

N’ai-je pas rêvé? Mes premiers cheveux blancs

Je ne m’y attendais pas aussi rapidement! En effet, je n’avais que 23 ans. Les souvenirs de mes premiers cheveux blancs, ce sont ceux de mon père, du temps de son vivant. Ma mère avait pour habitude de lui couper les cheveux, comme une routine que l’on ne peut effacer. Cela se passait toujours les samedis soir après le souper, pendant que nous autres, les enfants, prenions notre bain avant d’aller dormir. Mon père disait : « l’eau chaude les fatigue, ils vont s’endormir vite ».

Je me souviens du rituel effectué lors de chaque séance de coupe : ma mère prenait d’abord bien soin d’étendre une serviette sur les épaules de mon père. Elle sortait ensuite son peigne bleu à longue tige, aussi longue que les lames des couteaux des plus grands chefs. Son peigne, elle l’utilisait lors de chaque rituel de coupe du samedi soir. Grâce à sa grande dextérité et avec la force de l’habitude, elle réussissait presque qu’à tout coup à sillonner une raie élégante sur le côté gauche de la fragile tête de mon père. Mon père n’était pas celui que la nature avait beaucoup favorisé côté capillaire (pilosité). Il aimait toutefois se faire couper les cheveux par sa femme. Selon ses dires, elle avait les mains pleines de chaleur. Je pense qu’il aimait beaucoup sentir la douceur de ses mains lorsqu’elles descendaient le long de sa nuque. Ma mère réussissait sans trop d’effort à le porter dans un état de semi-conscience, où il semblait reposer dans les bras de Morphée… le temps de quelques secondes. Avec les années, nous avions fini par donner un nom à la stratégie de ma mère : le coup de l’assommoir.


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Les cheveux de mon père étaient plus visibles à l’arrière de sa tête qu’à l’avant : la calvitie avait commencé son œuvre assez tôt dans son cas. Du brun assez foncé à l’origine, la couleur grise avait graduellement étendu son emprise.  Dans mes souvenirs de jeune fille, je me rappelle que la calvitie avait gagné sur le blanchiment de ses cheveux. On pourrait dire que le poivre et sel l’avait finalement rattrapé.

C’est tout ce dont je me souviens concernant les cheveux blancs de mon père, car à peine quelques années plus tard, il fut atteint d’une maladie rare du foie et il perdit tous ses cheveux sous l’effet des traitements médicaux.

Je me souviens de ma mère lors de l’enterrement de mon père : ses cheveux étaient entièrement blancs. À l’époque, je n’avais pas remarqué à quel point le processus avait été fulgurant. J’ai fini par comprendre que durant la maladie de mon père, ma mère avait mis fin à ses séances de coloration avec sa coiffeuse. Ses centres d’intérêt avaient probablement changé.

Aujourd’hui, avec mes quarante ans et mes cheveux presque tous blancs, je suis fière d’avoir hérité de la belle chevelure blanche de maman.

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